En 2025, les ventes de petit électroménager dit « intelligent » ont progressé de 31 % en valeur en France, selon le bilan annuel du Gifam, établi avec NielsenIQ-GfK. Ces appareils pèsent désormais 12,3 % des ventes du petit électroménager, contre 6,9 % en 2021. Dans le même temps, la catégorie la plus emblématique de la cuisine assistée, le robot culinaire à forte valeur ajoutée, a reculé de 38,2 % en valeur. Le marché achète donc de l'intelligence embarquée, mais pas n'importe laquelle : il récompense les fonctions qui servent sans effort et sanctionne les promesses qui demandent un engagement quotidien.
Une précision s'impose sur ces données. Le Gifam parle d'appareils « intelligents » sans publier de définition détaillée : le chiffre mesure des ventes, pas l'usage réel des fonctions connectées ni des suggestions de recettes. Les rares mesures publiques de cet usage viennent des États-Unis et des fabricants eux-mêmes. Aucune statistique française ne dit aujourd'hui combien d'appareils de cuisine vendus comme connectés le sont effectivement chez leurs propriétaires.
Ce que les ventes françaises récompensent vraiment
Le détail du bilan du Gifam est plus parlant que le chiffre global. Dans le gros électroménager, les appareils intelligents progressent de 3,5 % en valeur alors que l'ensemble du rayon recule de 4,5 %, et ils représentent 17,8 % des ventes en 2025 (11,3 % en 2021). Les appareils de froid intelligents gagnent 17 % en valeur. Les fonctions que le Gifam met en avant pour l'expliquer sont concrètes : réduction de la consommation d'énergie, apprentissage des périodes d'utilisation, aide à l'anti-gaspillage, détection des aliments.
À l'inverse, la préparation culinaire recule de 6,9 % en valeur, entraînée par la chute des robots culinaires. Nous avons analysé ce mouvement en détail dans notre article sur le robot multifonction face au suréquipement. Pour la question de la cuisine connectée, la leçon est simple : l'électronique qui travaille en arrière-plan se vend mieux que l'électronique qui exige que l'on change sa façon de cuisiner.
Acheter un appareil connecté ne veut pas dire le connecter
Le paradoxe le plus documenté du secteur tient en une phrase : une grande partie des appareils « intelligents » ne sont jamais reliés à internet. En janvier 2023, le Wall Street Journal rapportait que, selon LG, moins de la moitié des appareils intelligents vendus par la marque étaient connectés, alors que 80 à 90 % de ses appareils vendus disposaient de fonctions intelligentes. Whirlpool indiquait de son côté qu'un peu plus de la moitié des siens restaient connectés.
Ces chiffres sont des déclarations de fabricants, sans méthodologie publiée, et concernent surtout le marché américain. Ils n'en dessinent pas moins un ordre de grandeur : pour une large part des acheteurs, la connectivité est une fonction incluse dans le prix, pas une raison d'achat. Un appareil qui n'est jamais appairé à son application ne suggère aucune recette, ne reçoit aucune mise à jour et ne transmet aucune donnée.
La recette suggérée par l'IA dépend de ce que l'appareil sait vraiment
La promesse la plus visible de la cuisine dite intelligente consiste à proposer des recettes à partir du contenu du réfrigérateur ou du placard, voire en fonction d'objectifs alimentaires. Sa limite est mécanique : la suggestion ne vaut que par l'inventaire. Un réfrigérateur équipé de caméras voit ce qui est dans son champ ; il ne voit ni le placard, ni le fruit caché derrière un pot, ni la date de péremption d'un produit entamé. Tout le reste doit être saisi à la main, ce qui suppose une discipline que peu de foyers tiennent dans la durée.
Le site spécialisé Maison et Domotique fait le même constat dans son panorama de la cuisine intelligente publié en août 2026 : sur un réfrigérateur connecté, les alertes techniques (porte restée ouverte, température anormale) se révèlent plus utiles au quotidien que l'identification des aliments. Les équipements qui y sont jugés réellement utiles, comme la sonde de cuisson qui prévient quand le cœur de la viande atteint la bonne température ou le programme automatique d'une friteuse à air, ont un point commun : ils règlent un problème précis sans rien demander de plus à l'utilisateur.
La vraie question : combien d'années de mises à jour
Un appareil connecté dépend d'un logiciel, d'une application et de serveurs. Quand le fabricant cesse de les maintenir, les fonctions connectées peuvent disparaître alors que le moteur et la résistance fonctionnent encore. En septembre 2024, Consumer Reports a examiné les politiques de 21 marques de gros électroménager vendues aux États-Unis : seules 3 indiquaient une durée précise de support logiciel, et l'engagement le plus long relevé ne dépassait pas cinq ans. Les consommateurs interrogés par l'association attendent pourtant en moyenne une douzaine d'années de service d'un gros appareil.
La réglementation européenne commence à combler ce vide. Le règlement sur la cyber-résilience, entré en vigueur le 10 décembre 2024, impose au fabricant de déterminer une période de support d'au moins cinq ans, sauf si le produit est prévu pour une durée d'utilisation plus courte. Ses obligations principales s'appliqueront à partir du 11 décembre 2027 et concerneront les produits connectables vendus dans l'Union, électroménager compris. Cinq ans de mises à jour garanties restent inférieurs à la durée de vie attendue d'un four ou d'un réfrigérateur : la partie connectée vieillira plus vite que la partie mécanique.
Comment distinguer le progrès du gadget
Plutôt que de juger la cuisine connectée en bloc, mieux vaut passer chaque appareil au crible de quelques questions simples :
Fonctionne-t-il entièrement sans application ? Si les fonctions de base (cuisson, programmes, réglages) restent accessibles sur l'appareil, la fin du support logiciel ne le rend pas inutilisable.
La durée de support est-elle écrite ? Une date ou un nombre d'années figurant dans la documentation vaut mieux qu'une promesse de suivi « pendant la durée de vie du produit ».
La fonction demande-t-elle un effort quotidien ? Une alerte de température travaille seule ; un inventaire de placard doit être tenu à jour.
Le gain est-il mesurable ? Temps de cuisson, énergie consommée, aliments jetés en moins : une fonction utile se traduit par un de ces trois effets. Pour le volet énergie, notre analyse de la consommation en veille des appareils de cuisine rappelle que la connexion permanente a aussi un coût électrique.
Quel compte faut-il créer, et quelles données partager ? Recettes, habitudes alimentaires et horaires d'utilisation sont des informations personnelles ; leur collecte doit être justifiée par un service réel.
Ce qu'il faut retenir
La cuisine connectée n'est ni une révolution ni une imposture. Les chiffres du marché français montrent que les consommateurs paient volontiers pour une intelligence discrète qui économise de l'énergie, limite le gaspillage ou surveille une cuisson, et qu'ils se détournent des appareils coûteux qui promettent de piloter tout le repas. La suggestion de recettes par l'IA reste, à ce stade, la fonction la plus mise en avant et la moins démontrée, car elle repose sur un inventaire que l'appareil ne connaît qu'en partie.
Deux zones d'ombre demeurent. Aucune donnée publique ne mesure en France le taux de connexion effectif des appareils vendus comme intelligents, ni l'usage réel des recettes suggérées. Et la durée pendant laquelle ces fonctions resteront maintenues n'est encadrée que depuis peu, avec un minimum de cinq ans qui ne s'appliquera pleinement qu'en décembre 2027. Avant d'acheter, la durée de support compte autant que la liste des fonctions.
Sources
Gifam, « Bilan 2025 de l'électroménager : l'innovation, principal moteur de croissance », communiqué du 12 février 2026. Données NielsenIQ-GfK, ventes en France, année 2025.
The Wall Street Journal, enquête sur les appareils intelligents de LG et Whirlpool restés déconnectés, 20 janvier 2023. Déclarations des fabricants, marché principalement américain, sans méthodologie publiée.
Consumer Reports, « When Will Your Smart Appliance Turn Dumb? », 25 septembre 2024. Analyse des politiques de support logiciel de 21 marques de gros électroménager aux États-Unis.
Commission européenne, règlement sur la cyber-résilience (UE) 2024/2847. Entrée en vigueur le 10 décembre 2024, application principale au 11 décembre 2027 ; période de support d'au moins cinq ans (article 13).
Maison et Domotique, « Cuisine intelligente : ces équipements qui simplifient vraiment le quotidien », 26 août 2026. Panorama éditorial des équipements de cuisine connectée.